De la frénésie du jeune magazine québécois moderne [texte]

Le vendredi 13 mai 2011, j’ai quitté mes fonctions de rédacteur en chef du magazine P45.

Comme d’usage lorsqu’on quitte un projet collaboratif dont on a assez à coeur la mission, j’ai signé une lettre d’adieu. Une de ces lettres comme on en lit beaucoup sur Internet, proportionnellement sans doute au nombre de projets créatifs bénévoles qui voient le jour.

J’avais envie d’aller plus loin et de partager ici quelques réflexions tirées de mon expérience comme rédacteur en chef de ce magazine web montréalais.

Les débuts

J’ai démarré mon activité à P45 au tournant de l’année 2004. D’abord comme auteur, puis comme rédacteur en chef. Mon ambition à l’époque se résumait ainsi :

  • d’une part, cultiver les tendances créatives du moment sur le web (le mash-up, le DIY, la baladodiffusion, le zapping, les listes, etc.);
  • d’autre part, à rassembler la jeune génération autour d’un magazine web iconoclaste qui, en travaillant fort, pourrait s’immiscer dans le paysage médiatique comme le magazine fait par et pour les 18-35 ans.

Tout était en place pour ce faire :

  • la notoriété des 11 numéros imprimés entre 2000 et 2003 pilotés par Nicolas Langelier, le fondateur de P45;
  • la transition vers le web de la rédactrice en chef Julie Parent de 2003 à 2005;
  • un réseau de collaborateurs;
  • l’expérience acquise par le modèle d’affaires du passé;
  • et, surtout, la flexibilité que permet l’édition sur le web par rapport à l’imprimé.

À 23 ans, je suis loin d’avoir en tête un modèle d’affaires, mais, que je me dis, même sans le sous : tout est possible.

La ligne éditoriale 2005-2011

La grande force de P45 a été de maintenir la ligne éditoriale établie par Nicolas et de la bonifier avec le temps. L’évolution naturelle des choses nous a porté à adoucir notre ton critique, mais malgré tout, l’humour caustique, le décryptage médiatique et la critique du showbiz sous forme mash-up a toujours été notre créneau.

À l’interne, ce qui a été l’aspect le plus marquant de ces dernières années, c’est que de faire vivre un magazine numéro par numéro nous a plongé dans les mêmes remises en question qu’ont eu à vivre les médias traditionnels :

  • Tel concept a-t-il été trop fait?
  • À quel point notre ton est-il le point central de ce qui fait notre originalité?
  • Est-ce que ce texte sur Coeur de pirate est éthique?
  • Peut-on être partial lorsqu’on a des coups de coeur ou des coups de gueule, et faire à la fois de l’analyse objective?
  • À quoi sert de faire de la couverture culturelle et événementielle à cette époque?
  • Comment élargir davantage notre lectorat tout en restant montréalais?
  • Quels sont nos combats idéologiques?
  • Comment faire de la critique un sport noble?
  • Ne devrait-on orienter nos efforts que vers la mobilité?
  • Faut-il faire une place plus importante à la publicité?
  • Etc.

Cette frénésie de remises en question n’a jamais empêché P45 d’avancer. Au contraire, le magazine en a profité, et chaque numéro est devenu petit à petit une nouvelle occasion de se réinventer et de proposer des contenus créés sur le vif.

Car l’aventure de la ligne éditoriale de P45, ça aura été surtout de saisir l’air du temps :

  • À une époque où chacun s’ouvrait un blogue, P45 a fait figure de plateforme éditoriale tremplin pour les jeunes talents. Les collaborateurs ont autant été des blogueurs aguerris, des blogueurs dilettantes, que même parfois des non-blogueurs.
  • Grâce au travail du studio Meïdia sur P45.ca, le magazine a pris une dynamique «blogue» dès 2006, ce qui a favorisé l’exploitation de la baladodiffusion, entre autres.
  • Au moment où le contenu s’est déplacé sur les réseaux sociaux, P45 a épousé aisément cette transformation et y a même trouvé une source inattendue de nouveaux contenus.
  • Dans notre travail, nous avons dépeint la réalité telle que la vivait un collectif de jeunes dans la vingtaine au coeur des années 2000. Ça a été l’occasion de tirer le portrait de figures artistiques et intellectuelle notoires, et de tailler une place spéciale aux auteurs de fiction et de chroniques.
  • Notre vision des icônes médiatiques était qu’elles constituent des éléments de la culture populaire. À cet égard, nous nous en sommes servi telle une matière comme une autre qui peut être manipulée, mélangée, critiquée. Ces icônes médiatiques, pour la plupart, sont de nouveaux dieux, interchangeables certes mais de qui émergent de nouvelles idéologies et autres consensus médiatiques. En tant que magazine indépendant, nous avons travaillé à relativiser ces consensus.
  • P45 a toujours eu une mission de favoriser une certaine écologie médiatique. Ceci en critiquant les éléments du showbizness les plus égoïstes et les plus exposés ainsi que les créations les plus malheureuses. Avec le temps, nous nous sommes éloignés de ce concept d’écologie médiatique. Peut-être est-ce un signe de l’âge, de l’intégration à ce système, ou une simple remise en question de l’existence même du concept, je ne sais pas.
  • En octobre 2010, la mise en ligne d’un site web magnifique (créé par Éric Demay, Louis-Pierre Chouinard, Antoine Girard et Vincent Bouret) met plus que jamais le contenu en valeur grâce à un design épuré et une grille digne du New York Times. La ligne éditoriale s’en trouve bonifiée, notamment grâce à une intégration ingénieuse de Twitter et une forte collaboration avec illustrateurs et graphistes.
  • L’effort, dans l’ensemble : prendre le pari de représenter une frange de la jeune génération instruite et ouverte sur le monde, et le faire bien.

Post-mortem

De la frénésie éditoriale des dernières années à P45, reste un désir : que cette frénésie ait été partagée et continue de l’être.

Et que le journalisme créatif, la critique, le décryptage médiatique, les contenus audacieux et les concepts porteurs d’une certaine liberté de penser, aient été une source d’inspiration pour ceux qui font les médias autant que ceux qui les consomment.

Aussi frénétique qu’elle a toujours été, l’équipe de P45 n’a jamais vraiment pu mettre sur pied un réel modèle d’affaires. Le contenu primait sur tout le reste et, trop occupé à créer et à passer des commandes, il a aussi primé sur notre volonté de mise en marché. Peut-être cela viendra au terme d’une pause méritée, sous une autre configuration collaborative. Une chose est sûre, pour nous, le contenu a toujours été roi. Roi, indépendant et libre. Et ce n’est pas rien.

Et si nous avons pu être des ambassadeurs du magazine web au Québec, un format toujours ignoré par les subventionneurs (qui n’entre pas dans les catégories), nos 8 ans d’activité web auront aussi eu un certain impact sur la profession.

Au terme de mon implication en tant que rédacteur en chef de P45, au moment où sont célébrés les 10 ans d’existence de P45, je me dis que beaucoup d’amitiés ont été créées et que nous aurons généré beaucoup de contenus, comme autant de fous rire, de partages de malaises et de sources d’émerveillement, chaque vendredi matin à la sortie de nos numéros. C’est beaucoup, déjà.

Je resterai proche du magazine, quelle que soit la destinée que lui octroiera l’éditeur et propriétaire Nicolas Langelier.

Crédit photo : Jean-François Proulx

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